Comme promis, voici le deuxième (et dernier) article sur Foucault, avec pour objectif de présenter sa pensée de manière beaucoup plus large que le premier article ne le faisait.
Suite à la lecture du premier article, vous avez pu remarquer que la prison, pourtant emblématique de la société disciplinaire (="âge classique", comme l'appelle Foucault), n'avait pas été inventée à la Révolution française. Pourquoi alors la présenter comme une nouveauté ? On n'a quand même pas attendu la Bastille pour enfermer des gens... De même, on n'a pas commencé à éduquer les citoyens avec les Lumières.
Comme je l'ai évoqué en présentant Surveiller et Punir, Foucault ne présente pas son travail comme un travail d'historien, ni comme un travail de philosophe : il ne prétend pas pouvoir interpréter les traces historiques pour en retirer des faits, ni établir de grandes vérités métaphysiques. Il présente son travail comme un travail d'archiviste, mais d'archiviste un peu particulier : ce qui l'intéresse, ce ne sont pas les textes ou les phrases mais les énoncés.
Les énoncés
Quand je dis "l'astrologie n'est pas scientifiquement valide", la phrase indique que la théorie astrologique ne répond pas aux critères qui définissent une science. Cette phrase peut dès lors être vraie ou fausse. L'énoncé, c'est la proposition ou l'ensemble de propositions normatives qui sont exprimés par cette phrase, qu'elle soit vraie ou fausse. Autrement dit, que je dise "l'astrologie n'est pas scientifiquement valide" ou "l'astrologie est scientifiquement valide", l'énoncé derrière reste le même : cette phrase exprime un monde où la démarche scientifique est le référent à l'aune duquel sont jugées toutes les autres théories. Dans ce monde, les critères scientifiques sont des critères absolus qui ont le droit régalien de qualifier ou de disqualifier toute théorie. Dans ce monde également, l'astrologie n'est pas reconnue d'emblée comme répondant aux critères scientifiques (personne ne dirait "la chimie n'est pas scientifiquement valide" ou "la biologie n'est pas scientifiquement valide"), et est mise en demeure de prouver sa valeur.
Avant de revenir à Surveiller et Punir, faisons un détour par l'Histoire de la sexualité, I : la Volonté de savoir. Foucault s'y intéresse à l'apparent paradoxe du rapport de la religion catholique au sexe : le sexe y est considéré comme tabou, pourtant le discours sur le sexe n'a jamais autant proliféré que dans les confessionnaux. Tout le discours dit qu'il ne faut pas parler du sexe, qu'il est source de péché. Pourtant, le confesseur n'a de cesse de pousser son confessant à lui formuler, lui verbaliser dans les moindres détails tous ses comportements ayant de près ou de loin rapport à la sexualité. On voit apparaitre l'énoncé sous-jacent : (il ne faut pas prendre un énoncé pour une phrase : il ne peut pas forcément s'exprimer sous cette forme. L'énoncé est une relation récurrente entre des idées) le sexe ne doit être pratiqué que dans la culpabilité, il ne doit pas être verbalisé hors du confessionnal, mais dans le confesionnal tout doit être livré à Dieu dans ses moindres détails, pour que chaque détail puisse être l'objet de la culpabilisation et de la miséricorde de Dieu. L'énoncé de la miséricorde est également un énoncé ambivalent : Dieu pardonne tout, ce qui m'oblige à être toujours doublement coupable, une fois par rapport à mon acte, et une deuxième fois par rapport à Dieu qui en me pardonnant quoiqu'il arrive me montre à nouveau l'étendue du gouffre me séparant de sa perfection morale.
Il y a des énoncés à tous les niveaux : il faut vraiment voir l'énoncé comme étant une relation régulière entre une série d'idées. Les énoncés eux-mêmes peuvent être réunis eux-mêmes pour composer d'autres énoncés. Les énoncés ensemble composent une trame, appelée diagrammme. Le diagramme, c'est vraiment le méta-énoncé au niveau le plus élevé. C'est par exemple le diagramme de la société disciplinaire : la société disciplinaire réunit les énoncés des droits de l'homme (tous les hommes naissent égaux et innocents ; le crime tient toujours à l'acquis), de la pédagogie comme dressage (=dresser et redresser), la surveillance globale et la morale à internaliser, etc. Mais le diagramme ne réunit pas que des énoncés...
Les dispositifs
Les énoncés, comme on commence à le deviner, évoluent avec le temps : certains se tassent, et disparaissent sous de nouveaux, mais font toujours partie de notre substrat culturel, soit complètement recouverts par d'autres, soit à la manière des tumulus, en influençant toujours notre paysage sans qu'on ne les voient plus comme tels... Ce sont par exemple les énoncés comme celui de la religion "sphère privée" (un joli tumulus : même les athées les plus convaincus prêchent dans ce sens), ou celui de la femme soumise à l'homme (on le voit encore dessiner nos montagnes, mais on travaille à le tasser), ou encore celui du dieu vengeur de l'ancien testament (complètement tassé, celui-là).
Le voilà, le travail d'archiviste, ou de généalogiste, dirait Nietzsche (c'est la même démarche) : creuser les discours, d'abord, pour découvrir les énoncés, puis creuser les strates pour découvrir leur succession historique, et voir de quoi nous sommes faits.
Mais les dispositifs, là-dedans ?
J'y viens. Les énoncés, comme on l'a dit, sont des relations régulières entre des idées. Pas tout à fait, en fait. Pas seulement des idées (c'était pour faire simple) : des idées (=éléments de discours, de savoir, de pensée. Ex : la culpabilité, le sexe,...), et des choses (le confessionnal, le prêtre,...). Les idées et les choses forment deux plans différents : dans chacun de ces deux plans, des éléments bougent, d'autres s'enracinent, d'autres encore entrent en relation, glissent d'une relation à une autre, disparaissent... De nouvelles liaisons se forment qui laissent certaines idées ou certaines choses sur le côté, ou vont entrer mettre au centre de la relation quelque chose qui était jusque là tout à fait anodin, périphérique. Un ou deux exemples, pour y voir plus clair : du dieu de l'ancien testament à celui du nouveau, l'idée de dieu est restée, évidemment, mais a glissé de son lien à la terreur pour fabriquer un lien avec l'amour. L'amour existait avant, bien sûr, même dans l'ancien testament. Mais là il passe au premier plan : Dieu est amour et pardon. L'agressivité est toujours là aussi : Jésus chasse les marchands du temple ; mais il ne forme plus de manière aussi régulière un lien avec Dieu. Le lien qui apparait le plus régulièrement devient Dieu-Amour (ce qui n'est qu'une toute petite partie du lien : Dieu-Amour fait surtout partie d'un énoncé plus large qui le lie au pardon et à la culpabilité).
Le dispositif, c'est une chose qui agit comme un catalyseur entre les idées, les discours, les choses et le pouvoir. Par exemple : la prison est un dispositif architectural qui fait circuler l'énoncé normatif à travers les gardiens et les détenus, et où de nouveaux énoncés apparaissent sur le terrain. Ca ne veut pas dire : les gardiens soumettent les détenus à l'énoncé. Les gardiens sont également soumis à l'énoncé : ils l'imposent aux détenus, certes, mais du coup renforcent la prise de ces énoncés sur la société, et donc sur eux-même (= par ex. le besoin d'internaliser la morale, le fait d'agir comme si l'ont était constamment surveillé, ou encore l'idée qu'on inculque un comportement en forçant l'autre à l'adopter encore et encore, voire encore l'idée que la place des criminels est en prison et que si on est en prison c'est qu'on est criminel).
On commence à y voir clair, surtout dit comme ça : le dispositif prison, qui dans l'Ancien Régime était un dispositif marginal, prend une importance centrale dans le diagramme disciplinaire. Imaginons les énoncés comme des flux, des vents brassant les choses et les idées : si en passant dans telle grotte, le vent se régularise, et peut passer toujours de la même manière, il continuera à passer par là. Si il n'y passe que de manière chaotique, c'est ailleurs qu'il va se stabiliser et prendre de la force et de la vitesse. L'image vaut ce qu'elle vaut, mais je crois qu'elle donne une idée de ces dispositifs : pendant l'Ancien Régime, la prison ne faisait pas prendre de force aux énoncés de l'ancien régime, son efficacité était plutôt marginale par rapport à ces énoncés-là. Quand les vents ont changé, la prison s'est retrouvée être un bon catalyseur pour ces nouveaux vents, qu'elle canalisait et amplifiait. Voilà, le dispositif devient un point central du diagramme disciplinaire, comme l'école et l'institution psychiatrique.
Il reste encore un ou deux points à voir : les normes et le pouvoir.
Les normes et le pouvoir
J'ai indiqué plus haut que les gardiens de prison eux-même, alors que selon les modèles classiques ce sont eux qui possèdent le pouvoir, sont également soumis à l'énoncé qu'ils font passer. C'est pourquoi Foucault indique que le pouvoir, ce n'est pas quelque chose qui se possède, déjà et surtout pas quelque chose qui agit sur les idées ou les choses : le pouvoir agit sur les relations. Plus clairement : le gardien de prison, quand il réprime un détenu, n'utilise pas quelque chose qu'il possède, le "pouvoir", pour agir unilatéralement sur le détenu ; grâce à tout le contexte (hiérarchie, moyens physiques, normes déjà acquises, etc.), le gardien de prison exerce une force sur sa relation avec le détenu pour modifier cette relation : il transforme cette relation, de défiance, par exemple, ou neutre, en relation de soumission. La différence est importante, parce que le détenu, en l'occurence, n'est pas le seul à être transformé par l'événement : en réalité aucun des deux n'est transformé, mais c'est bien leur relation qui est modifiée. Aucun des deux n'en ressort comme s'il ne s'était rien passé. Et c'est en cela que l'énoncé joue toujours sur les deux : quand une relation se modifie, donc quand du pouvoir est exercé, une nouvelle configuration de la relation apparait. Lorsqu'une certaine configuration de relation entre des choses et/ou des idées devient régulière, on commence à voir un énoncé qui se forme. De même, si la nouvelle relation va dans le même sens qu'un énoncé déjà en place, elle renforce cet énoncé. Exemple : prenons un cadre et une secrétaire. Même si ce cadre va aussi souvent chercher du café pour sa secrétaire que l'inverse, à chaque fois qu'il lui demande de lui servir un café, il renforce l'énoncé (appliqué par les autres cadres) comme quoi c'est la secrétaire qui va chercher le café.
La norme, pour terminer : ça mériterait de plus longs développements, mais là ça va commencer à devenir indigeste... Simplement : jusqu'à l'âge classique, un comportement était adéquat lorsqu'il se situait en deça d'une certaine frontière, très claire et bien délimitée : on n'était pas plus ou moins fou, on était fou ou pas fou, point. La norme, elle, consiste non pas en une ligne à ne pas dépasser, mais en une ligne abstraite qui sert à mesurer mon écart par rapport à la norme. Exemple : la moyenne des enfants de 1 an est de 87cm (j'en sais rien, c'est un exemple). La question n'est pas de savoir si mon enfant fait plus que 87cm ou s'il fait moins que 87cm, mais de savoir de combien il s'écarte de ces 87cm. Dans la société disciplinaire, il suffisait de savoir si un individu avait franchit la limite ou pas. Dans la société de contrôle, il s'agit de suivre les individus au plus près : dès lors, on a besoin de mesures plus fines. La norme est cet outil, parce qu'elle permet de quantifier chaque individu par rapport à de multiples points de référence : non pas "il n'est pas criminel, ni fou, ni obèse", mais "il a déjà 2 éléments dans son casier judiciaire, le test de machin indique 12% d'écart par rapport à la moyenne au niveau maturité émotionnelle, 112 de QI, c-a-d 12% d'écart par rapport à la moyenne", et ainsi de suite. Au niveau moral, c'est la même chose : le confessionnal permet de mesurer, en nombre et gravité des péchés, l'écart par rapport à la norme, toujours abstraite (et donc à laquelle personne ne correspond exactement, par définition) de la perfection morale. Dans ce cas, on est effectivement toujours du même côté de la ligne, mais ce qui importe est la quantification, et c'est ce qui en fait une norme.
Maintenant qu'on a vu les énoncés, le fonctionnement du pouvoir et le jeu de la norme, j'espère que vous comprenez mieux pourquoi, selon une logique foucaldienne, tous les actes que nous faisons sont toujours des prises de pouvoir, puisqu'ils agissent toujours sur des relation entre nous et d'autres en transformant ces relations, et ont de grandes chances de renforcer toute une série d'énoncés, à savoir ceux qui vont dans le même sens que ce que nous venons de faire. La norme n'est donc pas quelque chose que des gens d'en haut imposent à des gens d'en bas en les manipulant, mais quelque chose que nous véhiculons tous, continuellement. En disant que je n'aime pas la StarAc, je renforce l'énoncé comme quoi la StarAc est quelque chose de significatif, et non pas de marginal, dans notre société, et je renforce la norme comme quoi 1. il faut être au courant de ce qui passe à la télé (puisque je suis au courant, je renforce cette norme qui est déjà bien là), et 2. qu'il faut se positionner par rapport à la Star Ac.
Voilà, j'espère que ce n'était pas trop illisible...
Bon, j'ai envie d'aborder Foucault, mais je suis face à un dilemme : d'un côté, difficile d'expliquer Foucault sans parler de Surveiller et Punir, mais d'un autre côté le statut du criminel développé dans Surveiller et Punir mérite bien à lui tout seul un débat... qui n'aurait pas la place pour se développer à la suite d'un article sur "tout Foucault".
D'où le fameux panoptique de Bentham : l'architecture de la prison est conçue de sorte à servir ce modèle d'éducation. Comme pour la loi, dont on a vu qu'il s'agissait que personne ne s'en sente à l'abri, que tout le monde se sente sous son regard, les détenus doivent se sentir constamment sous le regard des surveillants, afin qu'ils adoptent en permanence le bon comportement, sans jamais l'occasion de se relâcher.
Derniers commentaires