Foucault 2/2 : Foucault et la norme (biopolitique)

Posté par ~Ecce le 13 avril 2010 qui était d'humeur Neutre

Comme promis, voici le deuxième (et dernier) article sur Foucault, avec pour objectif de présenter sa pensée de manière beaucoup plus large que le premier article ne le faisait.

Suite à la lecture du premier article, vous avez pu remarquer que la prison, pourtant emblématique de la société disciplinaire (="âge classique", comme l'appelle Foucault), n'avait pas été inventée à la Révolution française. Pourquoi alors la présenter comme une nouveauté ? On n'a quand même pas attendu la Bastille pour enfermer des gens... De même, on n'a pas commencé à éduquer les citoyens avec les Lumières.

Comme je l'ai évoqué en présentant Surveiller et Punir, Foucault ne présente pas son travail comme un travail d'historien, ni comme un travail de philosophe : il ne prétend pas pouvoir interpréter les traces historiques pour en retirer des faits, ni établir de grandes vérités métaphysiques. Il présente son travail comme un travail d'archiviste, mais d'archiviste un peu particulier : ce qui l'intéresse, ce ne sont pas les textes ou les phrases mais les énoncés.

Les énoncés

Quand je dis "l'astrologie n'est pas scientifiquement valide", la phrase indique que la théorie astrologique ne répond pas aux critères qui définissent une science. Cette phrase peut dès lors être vraie ou fausse. L'énoncé, c'est la proposition ou l'ensemble de propositions normatives qui sont exprimés par cette phrase, qu'elle soit vraie ou fausse. Autrement dit, que je dise "l'astrologie n'est pas scientifiquement valide" ou "l'astrologie est scientifiquement valide", l'énoncé derrière reste le même : cette phrase exprime un monde où la démarche scientifique est le référent à l'aune duquel sont jugées toutes les autres théories. Dans ce monde, les critères scientifiques sont des critères absolus qui ont le droit régalien de qualifier ou de disqualifier toute théorie. Dans ce monde également, l'astrologie n'est pas reconnue d'emblée comme répondant aux critères scientifiques (personne ne dirait "la chimie n'est pas scientifiquement valide" ou "la biologie n'est pas scientifiquement valide"), et est mise en demeure de prouver sa valeur.

Avant de revenir à Surveiller et Punir, faisons un détour par l'Histoire de la sexualité, I : la Volonté de savoir. Foucault s'y intéresse à l'apparent paradoxe du rapport de la religion catholique au sexe : le sexe y est considéré comme tabou, pourtant le discours sur le sexe n'a jamais autant proliféré que dans les confessionnaux. Tout le discours dit qu'il ne faut pas parler du sexe, qu'il est source de péché. Pourtant, le confesseur n'a de cesse de pousser son confessant à lui formuler, lui verbaliser dans les moindres détails tous ses comportements ayant de près ou de loin rapport à la sexualité. On voit apparaitre l'énoncé sous-jacent : (il ne faut pas prendre un énoncé pour une phrase : il ne peut pas forcément s'exprimer sous cette forme. L'énoncé est une relation récurrente entre des idées) le sexe ne doit être pratiqué que dans la culpabilité, il ne doit pas être verbalisé hors du confessionnal, mais dans le confesionnal tout doit être livré à Dieu dans ses moindres détails, pour que chaque détail puisse être l'objet de la culpabilisation et de la miséricorde de Dieu. L'énoncé de la miséricorde est également un énoncé ambivalent : Dieu pardonne tout, ce qui m'oblige à être toujours doublement coupable, une fois par rapport à mon acte, et une deuxième fois par rapport à Dieu qui en me pardonnant quoiqu'il arrive me montre à nouveau l'étendue du gouffre me séparant de sa perfection morale.

Il y a des énoncés à tous les niveaux : il faut vraiment voir l'énoncé comme étant une relation régulière entre une série d'idées. Les énoncés eux-mêmes peuvent être réunis eux-mêmes pour composer d'autres énoncés. Les énoncés ensemble composent une trame, appelée diagrammme. Le diagramme, c'est vraiment le méta-énoncé au niveau le plus élevé. C'est par exemple le diagramme de la société disciplinaire : la société disciplinaire réunit les énoncés des droits de l'homme (tous les hommes naissent égaux et innocents ; le crime tient toujours à l'acquis), de la pédagogie comme dressage (=dresser et redresser), la surveillance globale et la morale à internaliser, etc. Mais le diagramme ne réunit pas que des énoncés...

Les dispositifs

Les énoncés, comme on commence à le deviner, évoluent avec le temps : certains se tassent, et disparaissent sous de nouveaux, mais font toujours partie de notre substrat culturel, soit complètement recouverts par d'autres, soit à la manière des tumulus, en influençant toujours notre paysage sans qu'on ne les voient plus comme tels... Ce sont par exemple les énoncés comme celui de la religion "sphère privée" (un joli tumulus : même les athées les plus convaincus prêchent dans ce sens), ou celui de la femme soumise à l'homme (on le voit encore dessiner nos montagnes, mais on travaille à le tasser), ou encore celui du dieu vengeur de l'ancien testament (complètement tassé, celui-là).

Le voilà, le travail d'archiviste, ou de généalogiste, dirait Nietzsche (c'est la même démarche) : creuser les discours, d'abord, pour découvrir les énoncés, puis creuser les strates pour découvrir leur succession historique, et voir de quoi nous sommes faits.

Mais les dispositifs, là-dedans ?

J'y viens. Les énoncés, comme on l'a dit, sont des relations régulières entre des idées. Pas tout à fait, en fait. Pas seulement des idées (c'était pour faire simple) : des idées (=éléments de discours, de savoir, de pensée. Ex : la culpabilité, le sexe,...), et des choses (le confessionnal, le prêtre,...). Les idées et les choses forment deux plans différents : dans chacun de ces deux plans, des éléments bougent, d'autres s'enracinent, d'autres encore entrent en relation, glissent d'une relation à une autre, disparaissent... De nouvelles liaisons se forment qui laissent certaines idées ou certaines choses sur le côté, ou vont entrer mettre au centre de la relation quelque chose qui était jusque là tout à fait anodin, périphérique. Un ou deux exemples, pour y voir plus clair : du dieu de l'ancien testament à celui du nouveau, l'idée de dieu est restée, évidemment, mais a glissé de son lien à la terreur pour fabriquer un lien avec l'amour. L'amour existait avant, bien sûr, même dans l'ancien testament. Mais là il passe au premier plan : Dieu est amour et pardon. L'agressivité est toujours là aussi : Jésus chasse les marchands du temple ; mais il ne forme plus de manière aussi régulière un lien avec Dieu. Le lien qui apparait le plus régulièrement devient Dieu-Amour (ce qui n'est qu'une toute petite partie du lien : Dieu-Amour fait surtout partie d'un énoncé plus large qui le lie au pardon et à la culpabilité).

Le dispositif, c'est une chose qui agit comme un catalyseur entre les idées, les discours, les choses et le pouvoir. Par exemple : la prison est un dispositif architectural qui fait circuler l'énoncé normatif à travers les gardiens et les détenus, et où de nouveaux énoncés apparaissent sur le terrain. Ca ne veut pas dire : les gardiens soumettent les détenus à l'énoncé. Les gardiens sont également soumis à l'énoncé : ils l'imposent aux détenus, certes, mais du coup renforcent la prise de ces énoncés sur la société, et donc sur eux-même (= par ex. le besoin d'internaliser la morale, le fait d'agir comme si l'ont était constamment surveillé, ou encore l'idée qu'on inculque un comportement en forçant l'autre à l'adopter encore et encore, voire encore l'idée que la place des criminels est en prison et que si on est en prison c'est qu'on est criminel).

On commence à y voir clair, surtout dit comme ça : le dispositif prison, qui dans l'Ancien Régime était un dispositif marginal, prend une importance centrale dans le diagramme disciplinaire. Imaginons les énoncés comme des flux, des vents brassant les choses et les idées : si en passant dans telle grotte, le vent se régularise, et peut passer toujours de la même manière, il continuera à passer par là. Si il n'y passe que de manière chaotique, c'est ailleurs qu'il va se stabiliser et prendre de la force et de la vitesse. L'image vaut ce qu'elle vaut, mais je crois qu'elle donne une idée de ces dispositifs : pendant l'Ancien Régime, la prison ne faisait pas prendre de force aux énoncés de l'ancien régime, son efficacité était plutôt marginale par rapport à ces énoncés-là. Quand les vents ont changé, la prison s'est retrouvée être un bon catalyseur pour ces nouveaux vents, qu'elle canalisait et amplifiait. Voilà, le dispositif devient un point central du diagramme disciplinaire, comme l'école et l'institution psychiatrique.

Il reste encore un ou deux points à voir : les normes et le pouvoir.

Les normes et le pouvoir

J'ai indiqué plus haut que les gardiens de prison eux-même, alors que selon les modèles classiques ce sont eux qui possèdent le pouvoir, sont également soumis à l'énoncé qu'ils font passer. C'est pourquoi Foucault indique que le pouvoir, ce n'est pas quelque chose qui se possède, déjà et surtout pas quelque chose qui agit sur les idées ou les choses : le pouvoir agit sur les relations. Plus clairement : le gardien de prison, quand il réprime un détenu, n'utilise pas quelque chose qu'il possède, le "pouvoir", pour agir unilatéralement sur le détenu ; grâce à tout le contexte (hiérarchie, moyens physiques, normes déjà acquises, etc.), le gardien de prison exerce une force sur sa relation avec le détenu pour modifier cette relation : il transforme cette relation, de défiance, par exemple, ou neutre, en relation de soumission. La différence est importante, parce que le détenu, en l'occurence, n'est pas le seul à être transformé par l'événement : en réalité aucun des deux n'est transformé, mais c'est bien leur relation qui est modifiée. Aucun des deux n'en ressort comme s'il ne s'était rien passé. Et c'est en cela que l'énoncé joue toujours sur les deux : quand une relation se modifie, donc quand du pouvoir est exercé, une nouvelle configuration de la relation apparait. Lorsqu'une certaine configuration de relation entre des choses et/ou des idées devient régulière, on commence à voir un énoncé qui se forme. De même, si la nouvelle relation va dans le même sens qu'un énoncé déjà en place, elle renforce cet énoncé. Exemple : prenons un cadre et une secrétaire. Même si ce cadre va aussi souvent chercher du café pour sa secrétaire que l'inverse, à chaque fois qu'il lui demande de lui servir un café, il renforce l'énoncé (appliqué par les autres cadres) comme quoi c'est la secrétaire qui va chercher le café.

La norme, pour terminer : ça mériterait de plus longs développements, mais là ça va commencer à devenir indigeste... Simplement : jusqu'à l'âge classique, un comportement était adéquat lorsqu'il se situait en deça d'une certaine frontière, très claire et bien délimitée : on n'était pas plus ou moins fou, on était fou ou pas fou, point. La norme, elle, consiste non pas en une ligne à ne pas dépasser, mais en une ligne abstraite qui sert à mesurer mon écart par rapport à la norme. Exemple : la moyenne des enfants de 1 an est de 87cm (j'en sais rien, c'est un exemple). La question n'est pas de savoir si mon enfant fait plus que 87cm ou s'il fait moins que 87cm, mais de savoir de combien il s'écarte de ces 87cm. Dans la société disciplinaire, il suffisait de savoir si un individu avait franchit la limite ou pas. Dans la société de contrôle, il s'agit de suivre les individus au plus près : dès lors, on a besoin de mesures plus fines. La norme est cet outil, parce qu'elle permet de quantifier chaque individu par rapport à de multiples points de référence : non pas "il n'est pas criminel, ni fou, ni obèse", mais "il a déjà 2 éléments dans son casier judiciaire, le test de machin indique 12% d'écart par rapport à la moyenne au niveau maturité émotionnelle, 112 de QI, c-a-d 12% d'écart par rapport à la moyenne", et ainsi de suite. Au niveau moral, c'est la même chose : le confessionnal permet de mesurer, en nombre et gravité des péchés, l'écart par rapport à la norme, toujours abstraite (et donc à laquelle personne ne correspond exactement, par définition) de la perfection morale. Dans ce cas, on est effectivement toujours du même côté de la ligne, mais ce qui importe est la quantification, et c'est ce qui en fait une norme.

Maintenant qu'on a vu les énoncés, le fonctionnement du pouvoir et le jeu de la norme, j'espère que vous comprenez mieux pourquoi, selon une logique foucaldienne, tous les actes que nous faisons sont toujours des prises de pouvoir, puisqu'ils agissent toujours sur des relation entre nous et d'autres en transformant ces relations, et ont de grandes chances de renforcer toute une série d'énoncés, à savoir ceux qui vont dans le même sens que ce que nous venons de faire. La norme n'est donc pas quelque chose que des gens d'en haut imposent à des gens d'en bas en les manipulant, mais quelque chose que nous véhiculons tous, continuellement. En disant que je n'aime pas la StarAc, je renforce l'énoncé comme quoi la StarAc est quelque chose de significatif, et non pas de marginal, dans notre société, et je renforce la norme comme quoi 1. il faut être au courant de ce qui passe à la télé (puisque je suis au courant, je renforce cette norme qui est déjà bien là), et 2. qu'il faut se positionner par rapport à la Star Ac.

Voilà, j'espère que ce n'était pas trop illisible...


Foucault 1/2 : Foucault et le crime (Surveiller et Punir)

Posté par ~Ecce le 13 avril 2010 qui était d'humeur Neutre

Quelques précisions avant de commencer

Bon, j'ai envie d'aborder Foucault, mais je suis face à un dilemme : d'un côté, difficile d'expliquer Foucault sans parler de Surveiller et Punir, mais d'un autre côté le statut du criminel développé dans Surveiller et Punir mérite bien à lui tout seul un débat... qui n'aurait pas la place pour se développer à la suite d'un article sur "tout Foucault".

Je vais donc scinder Foucault en deux articles : le premier sur Surveiller et Punir, avec un léger débordement sur un article d'une autre auteure qui poursuit le travail de Foucault aujourd'hui (nécessaire : Foucault est décédé en 1984, et en 26 ans, la société a largement eu le temps d'évoluer).

J'éviterai de m'apesantir sur le "Post-scriptum sur les sociétés de contrôle" de Deleuze pour une raison assez simple : beaucoup de nazes aujourd'hui lisent uniquement le Post-scriptum et éventuellement Surveiller et Punir pour les plus zélés, et pensent avec ça avoir tout compris à Foucault. Ces gens-là, qui ont du coup et malheureusement établi pour tous le Post-scriptum comme LE résumé/référence pour comprendre Foucault, d'une part n'ont souvent rien compris à Foucault puisqu'ils ne l'ont pas lu, et d'autre part n'ont pas compris, puisqu'ils ne l'ont pas lu non plus, que quand Deleuze parle de quelqu'un d'autre, il n'en fait jamais un résumé fidèle, mais, sous couvert de l'expliquer, s'évertue à lui faire un "enfant dans le dos". Un bel enfant, certes, chez qui on peut reconnaitre aisément des traits de l'auteur cité, mais qui n'est en aucun cas fidèle au texte. Le Post-scriptum c'est très bien, mais contrairement à ce que dit Deleuze, ce n'est pas du Foucault.

Bon, j'espère que je n'ai pas largué trop de monde avec cette mise en bouche. Maintenant j'en viens au fait : Surveiller et Punir.

Contexte et démarche

Foucault écrit Surveiller et Punir en 1975, suite à la crise française des Prisons du début des années 1970 : suite à la répression des manifestations de gauche, et l'emprisonnement des militants, les intellectuels se constituent en groupe avec les détenus et mettent en question l'efficacité du système "prison".

S'interrogeant sur l'institution pénitentiaire, Foucault va faire un travail colossal d'archiviste, et chercher à comprendre l'histoire de l'institution pénitentiaire, ce qui va le mener à faire toute une histoire de l'enfermement "judiciaire" depuis le Moyen-Age. La démarche de Foucault consiste à inventorier les traces, et les exposer pas à pas, une à une, dans ce qui sera le pavé "Surveiller et Punir". Sur plus de 500 pages, une toute petite partie seulement est consacrée à l'interprétation. Foucault ne cherche pas à théoriser : il cherche à montrer. Il fait le pari que les régularités apparaitront d'elles-mêmes, et c'est ce qui se passe. On pourrait critiquer a priori le biais dans le choix des éléments montrés, mais c'est une critique a priori : lisez l'ouvrage, puis voyez vous-même si cette critique tient toujours.

Comme je l'ai dit, dans Surveiller et Punir, Foucault théorise assez peu... On ne retrouvera pas vraiment ici les grands termes auquels on s'attend : norme, diagramme (donc je ne parlerai pas des diagrammes ici, et des normes non plus), biopouvoir,... Le Panoptique s'y trouve bien, mais vous verrez qu'il n'a pas grand chose avoir avec ce qu'on entend habituellement raconter à son propos.

L'Ancien Régime

Dans l'Ancien Régime, c'est-à-dire le régime féodal, royal, Foucault nous montre que la prison existait déjà, mais de manière assez marginale. Et même dans ce cas, Foucault nous montre que ce qui importait, ce sur quoi portaient l'attention était le cortège qui amenait le détenu jusqu'à la prison, sous les yeux du peuple, avec force mise en scène. Il était porté sur un char, attaché, ses crimes et sa peine étaient énoncés publiquement avec débauche de détails. Et effectivement, on constate que la prison n'est qu'un détail : la grande majorité des peines sont des peines publiques, avec pour exemple caractéristique le pilori.

Nous sommes là dans un pouvoir de type féodal, il faut le rappeler : le roi est roi par sa puissance à se faire respecter. Le système juridique ne vise pas à établir d'une pièce si le prévenu est coupable ou non coupable : il vise à établir la liste des crimes, pour ensuite, via des tables extrêmement précises, établir la peine (ex: adultère : x coups de fouets, vol, y coups de fouets). Il n'importe pas pour le roi de contrôler sa population, c'est-à-dire de faire en sorte que tous les citoyens respectent toutes les lois. Ce n'est pas la loi qui doit être protégée par la justice... mais l'honneur (public) du roi. Un crime public, c'est-à-dire un crime qui a été découvert, qui est rendu public, est un affront fait au roi lui-même, un défi à se faire respecter. L'important est donc pour le roi de montrer que lorsqu'on lui fait un affront public, on reçoit la monnaie de sa pièce. D'où tout un système juridique qui, n'ayant pas de notion de présomption d'innocence, se base au contraire sur une quantification de la culpabilité. Sur un citoyen qu'on soupçonne a 75% d'avoir commis un vol, on peut déjà employer 75% de la peine (ex: 15 coups de fouets sur les 20 prévus) pour lui faire avouer ses autres crimes. Mais tout cela doit surtout être public, et surtout mis en scène : le roi démontrant son pouvoir, c'est une véritable fête populaire, où on voit même les détenus sur leur char rentrer dans le jeu et rejouer leurs crimes en mime en magnifiant leur atrocité. C'est un spectacle.

La société disciplinaire

Avec les Lumières, puis la révolution française, une nouvelle arrivante s'installe dans les sphères du pouvoir : la Raison, et avec elle sa fille la Science.

Les souverains entendent alors mettre en place un système juste, égalitaire, où tous les citoyens sont traités de la même manière. Il s'agit dès lors que tous les individus soient également soumis à la loi : il en va de la légitimité de la loi elle-même. Chaque acte délictueux doit être puni.

On le voit, le modèle n'est plus celui de l'affront au roi, qui doit être publiquement puni. On glisse petit à petit (il ne s'agit bien évidemment ni d'un changement brutal (ça se fait de siècle en siècle), ni d'un changement conscient : si vous avez des critiques ou des questions sur cette impression que donne Foucault de plaquer des modèles sur des sociétés "qui n'étaient pas vraiment comme ça, d'ailleurs voici un exemple...", attendez le 2e article et la notion de dispositif) vers une société où l'aspect public et donc dissuasif de la peine disparait au profit de son inéluctabilité. Pour faire très gros : dans l'Ancien Régime, on avait peu de chance d'être pris, mais on savait que si on était pris, ça allait barder ; dans la société des Lumières, on doit savoir que la peine sera peut-être moins extrême, mais qu'on est sûr qu'on sera puni.

Il devient nécessaire que les lois soient publiques, pour que tout un chacun sache ce qu'il recevra (à coup sûr) comme peine pour tel délit. Si le jugement doit être public, l'application de la peine, au contraire, perd de son importance comme événement public : elle sera appliquée, mais peut être appliquée à l'écart de la société.

Il y a donc une multiplication de la présence des forces de l'ordre, qui doivent faire sentir à la population qu'ils sont surveillés, et que le moindre délit sera repéré, et puni.

Mais que faire avec les détenus?

Parallèlement, le modèle de l'enfermement change (ceux qui connaissent l'histore de la psychologie trouveront clairement des ressemblances)... Au Moyen-Age, l'enfermement était un moyen d'exclusion : le criminel était par définition un homme à l'âme noire, viciée (même chose pour le fou). Aucune rédemption pour lui si ce n'est après la mort. Seul Dieu peut encore lui pardonner. Il s'agit donc de l'exclure de la société, sans le tuer parce qu'on ne peut pas se substituer à Dieu (n'oublions pas la loi du Talion, qui a imposé la proportionnalité de la peine même dans le jugement religieux).

A l'époque des Lumières, avec l'arrivée de la Science et surtout de l'humanisme, on assiste à la naissance de la pédagogie en tant que telle : les hommes sont bons et égaux par nature ; c'est l'éducation et la société qui les font pousser droit ou de travers. L'Etat, en tant qu'éducateur de la société, a pour responsabilité de redresser ceux qui ont poussé de travers, de la même manière qu'on corrige un enfant qui part sur une mauvaise voie.

J'insiste sur ce lien, qui est vraiment essentiel : si on suppose qu'à la naissance (=l'inné), les hommes sont égaux, et que leur potentialité à être un jour criminel ou non n'est pas déjà en eux, n'est pas inné, alors la criminalité est à trouver dans l'acquis. Or, l'acquis est ce qu'il est : il peut être dirigé, conditionné... D'où l'idée que si un Etat promeut l'égalité de tous à la naissance (= égaux quant à leur inné) (ce qui est devenu plus tard les droits de l'homme), il est responsable de considérés tous les hommes comme a priori innocents, et d'imputer à l'acquis la criminalité. Et donc, dans le traitement organisé par l'Etat de la criminalité, il doit nécessairement soutenir que tous les individus sont rééducables (sans quoi il fait un constat d'échec sur le fondement de sa légitimité).

Bref, les individus doivent être éduqués, et les criminels rééduqués, redressés (comme les fous). La prison, d'un lieu d'exclusion, devient un lieu d'éducation : il ne s'agit plus de laisser les détenus faire ce qu'ils veulent tant qu'ils restent enfermés ; il s'agit de leur faire acquérir les bons comportements.

D'où le fameux panoptique de Bentham : l'architecture de la prison est conçue de sorte à servir ce modèle d'éducation. Comme pour la loi, dont on a vu qu'il s'agissait que personne ne s'en sente à l'abri, que tout le monde se sente sous son regard, les détenus doivent se sentir constamment sous le regard des surveillants, afin qu'ils adoptent en permanence le bon comportement, sans jamais l'occasion de se relâcher.

Seulement, et c'est là l'idée géniale de Bentham, ce qui compte n'est pas que les détenus soient effectivement surveillés, mais qu'ils se sentent surveillés. Pour qu'ils intègrent de manière interne la surveillance externe : bref, qu'ils apprennent comme toutes les personnes bien éduquées (modèle catholique) qu'ils sont constamment sous le regard de Dieu, et qu'ils doivent en permanence se surveiller eux-même, être leur propre Jiminy Cricket. Exactement le processus d'internalisation de la morale et de constitution d'un surmoi chez Freud. Et donc, une conséquence architecturale pour le panoptique : toute la prison est organisée en étoile, de sorte qu'à partir d'un point unique on puisse voir n'importe quel détenu ; et, surtout, faire de ce point unique un point aveugle : les détenus ne doivent pas pouvoir voir si le surveillant regarde vers eux, et même carrément ne doivent pas pouvoir voir si il est présent.

Une seule exception à ce régime juridique : la folie. La loi accepte qu'une certaine catégorie de personnes ne sont pas responsables, c'est-à-dire que lorsqu'elles commettent un crime, c'est également parce qu'elles sont mal "dressées", mais ces personnes sont en l'état incapables de se rendre compte qu'elles ont fait un crime. Leur rééducation doit donc se faire différemment de celle des autres criminels : d'où l'exception de l'internement psychiatrique. Petite parenthèse : de là vient l'idée qu'on peut échapper à la prison en se faisant déclarer fou, mais c'est sans prendre en considération le fait que le régime auquel sont soumis les "fous" n'est pas forcément enviable par rapport à celui des criminels classique. Par contre, par le refus de reconnaitre la responsabilité du crime au criminel, l'Etat rompt avec le besoin de justice du peuple, qui a besoin qu'un crime soit incarné par un criminel...

D'où l'introduction d'un nouvel intervenant dans le système judiciaire : le psychiatre, ou expert en psychologie. Issu d'un tout autre domaine que le judiciaire (et c'est d'ailleurs un point que Foucault critique beaucoup), on lui demande de participer à un jeu qui n'est pas du tout le sien : on lui demande de dire si une personne est responsable, oui ou non. Pas question pour lui de mettre là les nuances inhérentes à sa disciplines, d'offrir un profil détaillé et forcément complexe du prévenu. Non, on lui pose une seule question, à laquelle il est tenu de trouver une réponse, par la porte ou par la fenêtre : est-il responsable ? Va-t-il en prison ou à l'asile ?

Les sociétés de contrôle

Je ne vais aborder ici qu'un seul aspect des sociétés de contrôles (ou biopolitique), parce que pour le reste, il faut d'abord aborder d'autres concepts qui ne seront abordés que dans le deuxième article. Pour ce qui concerne le système-prison, la société de contrôle est en réalité un prolongement de la société disciplinaire, un glissement de celle-ci du passé du citoyen vers son présent : au lieu de redresser les détenus après qu'ils soient passés à l'acte, c'est toute la société qu'on va soumettre au regard redressant de l'Etat. Chaque citoyen sera donc suivi et mesuré tout au long de sa vie, par les médecins (mesurer le corps), les psychologues (mesurer l'esprit - tests de QI, logopèdes,...), les administrations... dans le but de toujours pouvoir le situer par rapport à des moyennes statistiques, et détecter ainsi au plus tôt les moments où il s'écarte de la moyenne, et agir directement si le besoin s'en fait sentir. Il s'agit donc bien de contrôler à chaque moment la vie, la croissance, l'évolution de l'individu, pour pouvoir prévenir très tôt les déviances. Le contrôle devient dès lors "normal" : 99% des gens contrôlés n'ont pas de problème, il n'y a donc pas de quoi s'inquiéter à être contrôlé. C'est ne pas se laisser contrôler qui devient un comportement suspect.

la gouvernance statistique

J'en viens à un tout dernier point, qui est la continuité contemporaine de la société de contrôle. Je sais que ça devient très long, mais ce point va intéresser les juristes : il s'agit ici de la continuation du travail de Foucault par Antoinette Rouvroy.

Aujourd'hui, étant assumée la société de contrôle, une masse gigantesque de données normales et déviantes sont disponibles. La puissance de calcul également. Dans l'esprit de la société de contrôle, les statistiques servent à produire des moyennes abstraites, qui permettent ensuite de situer les individus un à un.

La gouvernance statistique fait un pas supplémentaire : la détection automatisée, ou data mining. C'est-à-dire que sur base des moyennes statistiques, les cas déviants sont repérés par la machine elle-même, par calcul. "Attention, docteur, d'après les dernières mesures que vous venez d'encoder, tel patient dévie tout à coup significativement de la moyenne." Ouïe, je vais le contacter pour faire des analyses supplémentaires, au cas où. C'est par exemple le système de détection des cancers.

Là où le système va un peu plus loin, c'est lorsqu'il détermine lui-même les moyennes à partir des chiffres : l'ordinateur se voit demander de déterminer lui-même les profils-type. C'est cela, précisément, que signifie le terme de data mining. C'est ainsi, et c'est là que je veux en venir, que le système peut établir des corrélations, et détecter à partir de données a priori insignifiantes (taille, poids, couleur des yeux,...) que telle personne a de fortes chances d'être un terroriste.

Et va être empêché d'embarquer.

Le cas s'est présenté il y a peu de temps dans un contexte pourtant plutôt anodin : un supporter du Standard (l'équipe de foot de Liège, une des plus grosses équipes belges) a voulu acheter des tickets pour aller voir le match Standard/Une-équipe-grecque avec son fils. Refusé. "L'ordinateur considère que vous avez des caractéristiques qui font de vous potentiellement un fauteur de trouble". Le supporter est belge, mais a un nom a consonnance grecque.

Les juristes l'auront remarqué directement : avec ces systèmes automatiques de prévention, c'est tout simplement le concept-même de présomption d'innoncence qui est remis en cause, puisqu'on peut être jugé en fonction de ce qu'on pourrait potentiellement faire, qui plus est sur base de critères difficilement vérifiables (statistiques automatiques)...

Bon, je vous laisse là avec la question des prisons. Maintenant j'espère cela aura pu nourrir le débat sur la responsabilité du criminel, et surtout sur la question de la réinsertion...